Et si on s’était trompés sur la peur chez les chiens de refuges? (3/3)
Dans les deux dernières semaines, on a exploré beaucoup de choses. L'écologie de la peur, la socialisation, la génétique, la sélection naturelle... pour finalement revenir à une réalité toute simple : il est pratiquement impossible de connaître le bagage complet d’un chien qui se trouve devant nous. En réalité, c’est comme acheter un livre qui ne vient qu’avec la fin. Il y a beaucoup de pages blanches!
C'est là que le parallèle devient le plus intéressant avec certains chiens adoptés venant de réalités différentes de la nôtre. Apprendre à vivre près de nous peut représenter un changement environnemental beaucoup plus grand qu'on l'imagine. Des stratégies qui leur permettaient auparavant de contrôler leur sécurité, comme s'éloigner, éviter ou observer à distance, deviennent soudainement beaucoup plus difficiles à utiliser. Éviter un inconnu devient compliqué sur un trottoir. Maintenir dix mètres de distance est impossible dans une salle d'attente chez le vétérinaire. Ce n'est pas nécessairement que leur nouvel environnement est réellement dangereux, mais leur manière d'y naviguer doit parfois être complètement réapprise.
Un chien qui arrive ici ne sait pas qu'on aspire à lui offrir une « meilleure vie ». Il ne sait pas que la personne qui s'approche veut le flatter, que le vétérinaire veut l'aider ou que le voisin croisé sur le trottoir ne représente aucun danger. Nous, on connaît les nouvelles règles du jeu. Lui doit les apprendre, avec un baguage qui lui a peut-être prouvé tout le contraire.
Ça ne veut pas dire que toute peur est normale, que tous les chiens importés seront craintifs ou que chaque comportement difficile s'explique par la génétique ou l'environnement d'origine. Après tout ce qu'on vient d'explorer, ce serait justement tomber dans le piège inverse. On parle d'une possibilité, pas d'une fatalité.
Mais c'est une possibilité qui, à mes yeux, est difficile à ignorer lorsqu'on choisit d'accueillir un chien dont on connaît peu l'histoire et qui provient d'un environnement très différent du nôtre.
Je pense qu'il y a aussi quelque chose d'important là-dedans lorsqu'on fait le choix d'adopter. Accueillir un chien qui vient de loin peut être une expérience extraordinaire. Mais il faut aussi être conscient qu'on adopte parfois avec très peu d'informations sur sa génétique, ses premières semaines de vie, ses expériences avec l'humain ou les stratégies qu'il a apprises pour naviguer dans son environnement.
Ça ne signifie pas que ce chien aura des problèmes. Ça signifie simplement qu'une part d'inconnu vient avec lui. Si cette part d'inconnu finit par se manifester par de la peur, de l'évitement, de la vigilance ou des comportements plus difficiles, peut-être qu'on peut commencer par se demander : « Qu'est-ce qui, dans ton histoire, pourrait faire en sorte que ce comportement ait du sens pour toi? »
Ça ne veut pas dire qu'on ne travaille pas le comportement, ni qu'on accepte une situation dangereuse ou qu'on renonce à aider le chien à s'adapter à sa nouvelle réalité. Mais comprendre d'où un comportement pourrait venir peut changer énormément la façon dont on l'aborde. Quand on a réfléchi à cette possibilité, on tombe de pas mal moins haut si ça nous arrive! ;)
Au fond, c'est probablement ce que j'aimerais qu'on retienne de cette série. Parfois, ce qu'on appelle un « problème de comportement » est aussi la rencontre entre un animal avec son propre bagage et un environnement qui lui demande quelque chose de complètement nouveau.
Ça ne veut pas dire que toute peur est normale ou génétique. Honnêtement, c'est dur d'avoir une certitude à ce sujet! Mais on peut être conscients du choix qu'on fait en l'accueillant, réalistes face à la part d'inconnu qui l'accompagne et, surtout, un peu plus indulgents envers lui lorsqu'il ne comprend pas immédiatement les règles d'un monde qu'on a choisi pour lui. Vous, manque-t-il des pages dans le livre de votre chien?
Sara-Maude
Sources