Et si on s’était trompés sur la peur chez les chiens de refuges? (2/3)
La semaine dernière, on s'est intéressés à l'écologie de la peur. Elle définit la capacité d’une proie à éviter le danger causé par ses prédateurs en adaptant son comportement et ses habitudes. Ça nous a mené à une idée importante : dans certains environnements, être vigilant, garder ses distances ou éviter l'humain peut être une stratégie parfaitement fonctionnelle et parfois nécessaire à la survie.
Mais ça ne veut évidemment pas dire que tous les chiens provenant d'un même environnement se comporteront de la même façon. Si on prend par exemple le Grand Nord, le Maroc et l'Inde, ce sont des contextes très différents, et à l'intérieur même d'un pays, un chien de village qui côtoie les humains quotidiennement n'a pas du tout la même réalité qu'un chien qui vit en périphérie d'une ville et se fait chasser. Il n'existe pas de « profil clé » de chien par région.
Et même dans un environnement similaire, deux chiens peuvent réagir très différemment. Pourquoi? Parce que l'environnement dans lequel un chien vit aujourd'hui n'est qu'une partie de son histoire.
Un facteur plus précoce joue un rôle majeur : la période de socialisation. Chez le chiot, les premières semaines de vie (grossièrement entre 3 et 16 semaines) constituent une fenêtre pendant laquelle le cerveau est particulièrement ouvert à l'apprentissage social. Un chiot qui a peu ou pas de contacts positifs avec les humains pendant cette période risque davantage d'être réservé ou craintif à l'âge adulte, peu importe sa génétique. Un chiot né dans un environnement où l'humain est rare, absent ou menaçant n'a simplement pas eu le même apprentissage qu’un chien qui a une relation équilibrée avec un humain dès son plus jeune âge.
Maintenant, ajoutons une autre pièce au casse-tête : la génétique. Un environnement n'influence pas seulement le comportement d'un animal au cours de sa vie. Lorsque certaines caractéristiques augmentent ou diminuent les chances de survie et de reproduction, la sélection naturelle peut éventuellement entrer dans l'équation. La domestication elle-même en est un exemple : les célèbres renards de Belyaev, sélectionnés sur plusieurs générations uniquement pour leur tolérance envers les humains, sont devenus de plus en plus amicaux et ont aussi changé physiquement. Inversement, des recherches sur des populations de cerfs à Haida Gwaii montrent ce qui peut se passer quand la pression va dans l'autre sens. Sur l'île Reef, une importante pression de chasse a drastiquement réduit la population. Les descendants présentaient ensuite des comportements beaucoup plus prudents que ceux de populations vivant sans cette pression : ils fuyaient plus rapidement, maintenaient davantage leurs distances et étaient notamment plus actifs la nuit. Les chercheurs soulèvent ainsi la possibilité qu'une pression intense puisse, au fil des générations, contribuer à sélectionner des profils comportementaux plus prudents.
En prenant tout ça en compte, est-ce qu'un chien provenant du Grand Nord, du Maroc ou d'Inde est de facto méfiant envers les humains? Non, pas nécessairement, et on ne peut certainement pas regarder un chien donné et conclure que sa peur vient d'une raison ou d'une autre sans connaître parfaitement son histoire. Son comportement peut être influencé par sa génétique, son développement, ses expériences, ses apprentissages et son environnement actuel. Mais ça nous permet de poser une question intéressante : dans des populations de chiens vivant depuis plusieurs générations dans des environnements où la relation avec l'humain est très différente de celle de nos chiens de compagnie, quels comportements peut-on s'attendre à voir?
Prenons simplement deux chiens vivant librement. À l'arrivée d'un inconnu, le premier s'approche immédiatement alors que le deuxième reste à dix mètres et observe. Dans notre réalité, nous préférons probablement le premier. Il est sociable, facile d'approche et correspond davantage à ce qu'on attend d'un chien de compagnie. Mais dans leur environnement à eux, rien ne nous dit que cette stratégie est la plus avantageuse. Un comportement qui nous complique la vie n'est pas nécessairement un comportement qui n'a jamais eu de fonction.
Avec tout ça en tête, revenons à notre point de départ. On prend ce chien qui vient de loin et, parfois en l'espace de quelques semaines, on change complètement les règles du jeu. On lui met une laisse au cou. On l'amène sur des trottoirs étroits. On lui demande de croiser des inconnus, de recevoir de la visite, de se faire manipuler et de rester à proximité de choses dont sa génétique, ses expériences ou son environnement lui ont peut-être appris à se méfier.
Alors, qu'est-ce que ça peut représenter pour lui? Que se passe-t-il lorsqu'on empêche un animal d'utiliser les stratégies qui lui permettaient jusque-là de gérer son environnement comme s'éloigner, éviter, observer à distance et qu'on lui demande plutôt de rester près de ce qu'il cherche peut-être justement à éviter?
C'est ce qu'on explorera dans la troisième et dernière partie. À la semaine prochaine!
Sara-Maude
Sources